J'attends depuis depuis déjà 15 minutes. J'essaie de mon mieux de me distraire, mais j'ai peur de rater mon numéro quand il apparaîtra à l'écran (car il n'y a pas de sonnerie quand un nouveau numéro apparaît!).
Puis-je mettre ça sur le dos à Harper?
Je suis le D615. Quand je suis arrivé, l'écran indiquait D611, alors c'était encourageant. À peine deux minutes plus tard, je me suis rendu compte qu'il y a avait aussi des A et des B... Près de dix minutes se sont écoulées avant qu'un autre numéro D ne soit appelé.
Je suis au complexe Guy-Favreau, au bureau des passeports du Canada. Je suis assis dans la première rangée de chaises et j'observe - d'un oeil agacé et d'une oreille qui souhaiterait être sourde - ces étranges animaux bipèdes que l'on nomme "humains".
Je regarde les commis aux guichets et je constate immédiatement la variété culturelle promue par le gouvernement canadien. En face de moi, il y a un petit monsieur de race blanche qui porte le p'tit chapeau juif (la kippa?). À sa droite, il y a une très jolie fille asiatique, puis une femme haïtienne. À la gauche du petit monsieur juif, il y une femme qui porte le hijab (le voile
autour de son visage, pas
sur son visage).
De la diversité, en veux-tu, en v'là. J'ai pas de problème avec ça. Quatre commis, quatre cultures (et races) différentes. Ô Canada.
À côté de moi s'approchent une vieille dame et son mari. Un agent de sécurité les accompagne. "
Assoignez-vous ici madame, un agent va vous appeler bientôt," il leur dit. La madame est furieuse, ça se voit. Ça se sent.
"Eille, y vont tu nous faire niaiser de même longtemps, les tabarnac?" Je me tourne en sa direction, mais je l'évite du regard. Elle ressemble physiquement à ma grand-mère quand elle était plus jeune. Elle refuse de s'asseoir. Son mari est évaché sur sa chaise.
"Tout ça pour une semaine à Wildwood? Crisse d'Américains, j'vas leur fourrer dans l'cul, mon esti d'passeport." Je ferme les yeux et essaie de m'imaginer sur une plage. Mais la vieille dame grogne sans arrêt. Pourquoi n'ai-je pas mes écouteurs avec moi?
Soudainement, la vielle dame regarde en direction des guichets. Elle aperçoit la commis qui porte le voile.
"
Non, mais tu voé-tu ça, crisse?" Elle lève les bras en l'air. "
Où c'est qu'on est rendu? Moé, dans mon temps, ch't'aller au Maroc pis j'me suis faite refusée à des places à cause de mon linge." Elle lève un peu la voix et les agents de sécurité se regardent en fronçant les sourcils.
Pourquoi est-ce si bizarre d'entendre une vieille femme sacrer?
"
Pis asteur, j'peux pas venir me chercher un passeport CANADIEN sans me faire servir par une Tamoule. Ah ben, j'ai mon crisse de voyage. C'est MON pays, icitte. Mes parents l'ont construit, c'pays là." (voir le titre de ce texte)
J'ai envie d'intervenir.
J'ai envie de lui dire: "
Quand vous êtes allée au Maroc, on vous a refusé accès à des endroits? Ben justement madame. Nous, on est pas comme eux. On accepte. Vous dénoncez le fait qu'ils soient fermés d'esprit, mais dans le même souffle vous voudriez qu'on fasse pareil?"
Mais je ne lui dit pas. Ça serait complètement stérile. J'ai juste envie d'avoir mon nouveau passeport et de foutre le camp. J'ai passé l'été à écrire et à faire de la recherche - je ne suis plus habitué à être entouré d'humains.
Le D614 apparaît à l'écran.
Plus qu'un seul numéro D et c'est à moi. S'il-vous-plaît, sortez-moi d'ici.
* * *
Et quelle coïncidence que je raconte cette histoire lors de mon 666
e billet de blog! (Pour vrai!)